vendredi 10 décembre 2010

Moins que zéro - Bret Easton Ellis

"Bon Dieu!" crie Trent qui s'assoit sur le lit et approche le récepteur de sa bouche pour hurler dedans, "je ne veux pas de ta putain de coke merdique!". Il se tait quelques secondes, puis "Ouais, j'descends tout de suite." Il raccroche, me regarde.
"C'était qui?"
"Ma mère. Elle appelle d'en bas."
Nous descendons. La bonne est assise dans le salon avec une expression hébétée, les yeux rivés sur MTV. Trent m'apprend qu'elle déteste faire le ménage quand il y a quelqu'un à la maison. "De toute façon, elle est toujours raide défoncée. M'man se sent coupable car sa famille a été massacrée au Salvador, mais je crois qu'un de ces quatre elle va se décider à la virer."

(sentiment de panique chez le narrateur) "Je ressens de plus en plus fort le besoin d'entendre ma propre voix."

"J'étais presque sûr que ce surfer ne parlait à personne au téléphone; qu'il faisait semblant de parler, qu'il n'y avait personne à l'autre bout du fil, et je me demandais sans arrêt: vaut-il mieux faire semblant de parler que de ne pas parler du tout? "

La carte et le territoire - Michel Houellebecq

"Il ne croyait plus vraiment qu'on puisse avoir des amis, que cette relation d'amitié puisse vraiment compter dans la vie d'un homme, ni modifier sa destinée."

"Sa principale distraction quotidienne devint le visionnage de Questions pour un champion, une émission animée par Julien Lepers. Par son acharnement, son effarante capacité de travail, cet animateur initialement peu doué, un peu stupide, au visage et aux appétits de bélier, qui envisageait plutôt, à ses débuts, une carrière de chanteur de variétés, et en gardait sans doute une nostalgie secrète, était peu à peu devenu une figure incontournable du paysage médiatique français. Les gens se reconnaissaient en lui, les élèves de première année de Polytechnique comme les institutrices à la retraite du Pas-de-Calais, les bikers du Limousin comme les restaurateurs du Var, il n'était ni impressionnant ni lointain, il se dégageait de lui une image moyenne, et presque sympathique, de la France des années 2010."

"Il chercha à nouveau ses mots, c'est l'inconvénient avec les polytechniciens, ils reviennent un peu moins cher que les énarques à l'embauche mais ils mettent davantage de temps à trouver leurs mots"

"Jed devait être interrogé à de nombreuses reprises sur ce que signifiait, à ses yeux, le fait d'être un artiste. Il ne devait rien trouver de très intéressant ni de très original à dire, à l'exception d'une seule chose, qu'il devait par conséquent répéter presque à chaque interview: être artiste, à ses yeux, c'était avant tout être quelqu'un de soumis. Soumis à des messages mystérieux, imprévisibles, qu'on devait donc faute de mieux et en l'absence de toute croyance religieuse qualifier d'intuitions; messages qui n'en commandaient pas moins de manière impérieuse, catégorique, sans laisser la moindre possibilité de s'y soustraire - sauf à perdre toute notion d'intégrité et tout respect de soi-même."

"A partir du début des années 1970, avec les premiers attentats palestiniens - plus tard relayés, de manière plus spectaculaire et plus professionnelle, par ceux d'Al-Quaida - le voyage aérien était devenu une expérience infantilisante et concentrationnaire, que l'on souhaitait voir s'achever au plus vite."

"Les présidents démocrates américains, il fallait bien en convenir, ressemblaient globalement à des botoxés lubriques."

"-Vous vous intéressez aux vins?
-Ca me donne une contenance; ça fait français. Et puis il faut bien s'intéresser à quelque chose, dans la vie, je trouve que ça aide."

"Il n'avait en tout cas jamais éprouvé le besoin d'acheter un journal. A Paris, l'air ambiant est comme saturé d'information, on aperçoit qu'on le veuille ou non les titres dans les kiosques, on entend les conversations dans la queue des supermarchés. Lorsqu'il s'était rendu dans la Creuse pour l'enterrement de sa grand-mère, il s'était rendu compte de la densité atmosphérique d'information diminuait nettement à mesure que l'on s'éloignait de la capitale; et que plus généralement les choses humaines perdaient de leur importance, peu à peu tout disparaissait, hormis les plantes."


"Dans ma vie de consommateur, j'aurai connu trois produits parfaits: les chaussures Paraboot Marche, le combiné ordinateur portable - imprimante Canon Libris, la parka Camel Legend. Ces produits, je les ai aimés, passionément, j'aurais passé mavie en leur présence,rachetant régulièrement, à mesure de l'usure naturelle, des produits identiques. Une relation parfaite et fidèle s'était établie, faisant de moi un consommateur heureux, à tous points de vue, dans la vie, au moins, j'avais cela: je pouvais, à intervalles réguliers, racheter une paire de mes chaussures préférées. C'est peu, mais c'est beaucoup , surtout quand on a une vie intime assez pauvre. Eh bien cette joie simple, ne m'a pas été laissée. Mes produits favoris, au bout de quelques années, ont disparu des rayonnages, leur fabrication a purement et simplement été stoppée - et dans le cas de ma pauvre parka Camel Legend, sans doute la plus belle parka jamais fabriquée, elle n'aura vécu qu'une seule saison..." Il se mit à pleurer à grosses gouttes, se resservit un verre de vin. "C'est brutal vous savez, c'est terriblement brutal. Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers d'années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours, il ne leur est jamais accordé de seconde chance, ils ne peuvent que subir, impuissants, le diktat irresponsable et fascistes des responsables des lignes de produits qui savent naturellement mieux que tout autre ce que veut le consommateur, qui prétendent capter une attente de nouveauté chez le consommateur, qui ne font en réalité que transformer sa vie en une quête épuisante et désespérée, une errance sans fin entre des linéraires éternellement modifiées."

"Il est impossible d'écrire un roman, lui avait dit Houellebecq la veille, pour la même raison qu'il est impossible de vivre: en raison des pesanteurs qui s'accumulent Et toutes les théories de la liberté, de Gide à Sartre, ne sont que des immoralismes conçus par descélibataires irresponsables."

"Comme il aurait été bon de visiter ensemble cet hypermarché Casino refait à neuf, de se pousser du coude en se signalant l'un à l'autre l'apparition desegments de produits inédits, ou un nouvel étiquetage nutritionnel particulièrement exhaustif et clair!..."

"Mais les approches de la mort rendent humble, il semblait désireux, ce soir, que tout se passe aussi bien que possible, il semblait surtout désireux de ne causer aucun trouble, c'était apparemment sa seule ambition sur cette terre."

"Je vais essayer une Dunhill..." Il tira quelques bouffées. "C'est bon aussi; différent des Gitanes, mais c'est bon. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde a renoncé à fumer, d'un seul coup."

"La musique s'était calmée, des salons de réception provenait la pulsation lente d'un groove savoyard."

"La sexualité est une chose fragile, il est difficile d'y entrer, si facile d'en sortir."

"Olga l'aimait, se répéta-t-il avec une tristesse croissante en même temps qu'il réalisait que plus rien n'aurait lieu entre eux, la vie vous offre une chance parfois se dit-il mais lorsqu'on est trop lâche ou trop indécis pour la saisir la vie reprend ses cartes, il y a un moment pour faire les choses et pour entrer dans un bonheur possible, ce moment dure quelques jours, parfois quelques semaines ou même quelques mois mais il ne se produit qu'une seule fois et une seule, et si l'on veut y revenir plus tard c'est tout simplement impossible, il n'y a plus de place pour l'enthousiasme, la croyance et la foi, demeure une résignation douce, une pitié réciproque et attristée, la sensation inutile et juste que quelque chose aurait pu avoir lieu, qu'on s'est simplement montré indigne du don qui vous a été fait."

"On peut toujours, lui avait dit Houellebecq lorsqu'il avait évoqué sa carrière romanesque, prendre des notes, essayer d'aligner des phrases; mais pour se lancer dans l'écriture d'un roman il faut attendre que tout cela devienne compact, irréfutable, il faut attendre l'apparition d'un authentique noyau de nécessité. On ne décide jamais soi-même de l'écriture d'un livre, avait-il ajouté; un livre, selon lui, c'était comme un bloc de béton qui se décide à prendre, et les possibilités d'action de l'auteur se limitaient au fait d'être là, et d'attendre, dans une inaction angoissante, que le processus démarre de lui-même."

"Vous savez ce qu'affirme Comte, dit-il, que l'humanité est composée de davantage de morts que de vivants."

"Allumant France-Inter, il tomba sur une émission qui décortiquait l'actualité culturelle de la semaine; les chroniqueurs s'esclaffaient bruyamment, leurs glapissements convenus et leurs rires étaient d'une vulgarité insoutenable."

"Ce qu'il ressentait était moins du dégoût qu'une sorte de pitié générale pour la terre entière, pour l'humanité qui peut, en son sein, donner naissance à tant d'horreurs."

Prière aux anges gardiens - Franz Liszt

"Un chien c'était aussi amusant, et même beaucoup plus amusant qu'un enfant, et si elle avait envisagé un moment d'avoir un enfant c'était surtout par conformisme, un peu aussi pour faire plaisir à sa mère, mais en réalité elle n'aimait pas vraiment les enfants, elle ne les avait jamais vraiment aimés, et lui non plus n'aimait pas les enfants s'il voulait bien y réfléchir, il n'aimait pas leur égoïsme naturel et systématique, leur méconnaissanceoriginelle de la loi, leur immoralité foncière qui obligeait à une éducation épuisante et presque toujours infructueuse. Non, les enfants, en tout cas les enfants humaines, décidément il ne les aimait pas."

"Marqué sans doute par les idées en vogue dans sa génération, il avait jusque là considéré la sexualité comme une puissance positive, une source d'union qui augmentait la concorde entre les humains par les voies innocentes du plaisir partagé. Il y voyait au contraire maintenant de plus en plus souvent la lutte, le combat brutal pour la domination, l'élimination du rival et la multiplication hasardeuse des coïts sans aucune raison d'être que d'assurer une propagation maximale des gènes. Il y voyait la source de tout conflit, de tout massacre, de toute souffrance. La sexualité lui apparaissait de plus en plus comme la manifestation la plus directe du mal. "

"Je souhaite que les vers dégagent mon squelette (...) J'ai toujours entretenu d'excellentes relations avec mon squelette, et je me réjouis qu'il puisse se dégager de son carcan de chair."

"Dans l'ensemble, les jeunes ne l'intéressaient plus tellement, ses étudiants étaient d'un niveau intellectuel effroyablement bas, on pouvait même se demander, parfois, ce qui les avait poussés à entreprendre des études. La seule réponse, au fond d'elle même elle le savait, était qu'ils voulaient gagner de l'argent, le plus d'argent possible. Sa vie professionnelle pouvait en somme se résumer au fait d'enseigner des absurdités contradictoires à des crétins arrivistes, même si elle évitait de se le formuler en termes aussi nets. "

"Est-ce que c'était une vie d'être constamment sous l'emprise de la morphine?A vrai dire Jed pensait que oui, que c'était même une vie particulièrement enviable, sans soucis, sans désir ni sans crainte, sans responsabilité, proche de la vie des plantes, où lon pouvait jouir de la caresse modérée du soleil et de la brise. Il soupçonnait pourtant que son père aurait du mal à partager ce point de vue. C'était un ancien chef d'entreprise, un homme actif, ces gens là ont souvent des problèmes avec la drogue se dit-il."

"Petissaud était plus surprenant: assez beau, bronzé d'une manière que l'on devinait permanente, il souriait devant l'objectif, affichant une assurance sans complexes. Il avait au fond assez exactement le physique que lo'n associe à un chirurgien esthétique cannois habitant avenue de la Californie."

"Sur ce dont je ne peux parler, j'ai l'obligation de me taire" Wittgenstein

"Il avait quelquefois l'hypermarché pour lui tout seul - ce qui lui paraissait être une assez bonne approximation du bonheur."

"Le triomphe de la végétation est total."

lundi 29 novembre 2010

Mr Vertigo - Paul Auster

"Nous avons l'obligation de nous souvenir des morts. Telle est la loi fondamentale. Si nous ne souvenions pas d'eux, nous perdrions le droit de nous prétendre humains."

"Je vis ses yeux briller. Elle aurait donner six ans de sa vie pour nous accompagner. Elle se tourna vers le maître et lui demanda: Et bien? qu'en pensez-vous? Je viens avec vous ou non? Et lui, pompeux imbécile qu'il était, lui tapota l'épaule en disant: A votre guise ma chère. Elle eu les yeux embrumés pendant une seconde, mais tout n'était pas perdu. Avec encore un espoir d'entendre les mots qu'elle attendait, elle essaya un dernier coup: Non, c'est à vous de décider. Je ne voudrais pas être dans vos pattes. Et il répondit: Vous êtes un être libre, Marion. Ce n'est pas à moi de vous dire ce que vous devez faire. Et ce fut tout. Je vis la lumière s'éteindre dans ses yeux; son visage se ferma, elle eu une expression tendue, railleuse; et puis elle haussa les épaules. Tant pis, dit-elle. Il y a trop à faire ici de toute façon. Ensuite, avec un brave petit sourire forcé elle ajouta: Envoyez-moi une carte postale à l'occasion.
Et voilà, bonnes gens. La chance d'une vie -perdue à jamais. Le maître l'avait laissée glissée entre ses doigts et le pire, c'est que je ne suis même pas certain qu'il se rendait compte de ce qu'il avait fait."

"Si vous n'avez d'autre mobile que de vous sentir aimé, de complaire à la foule, vous ne pouvez manquer de tomber dans de mauvaises habitudes, et finalement la foule se lassera de vous. Il faut sans cesse vous mettre à l'épreuve, pousser votre talent aussi loin que possible. Vous faites ça dans votre propre intérêt mais en définitive c'est cette ardeur à vous améliorer que vous rendra le plus cher à vos admirateur. Tel est le paradoxe. Les gens commencent à deviner que vous prenez des risques pour eux la haut. Ils se sentent admis à partager le mystère, à participer, quelle qu'elle soit, à la force inconnue qui vous anime, et dès lors qu'ils réagissent ainsi, vous n'êtes plus seulement un exécutant, vous devenez une star."

"Mes mains commençaient à faire preuve d'une remarquable indépendance. Elles ne tenaient pas en place et fourmillaient d'impentience de vagabonder et d'explorer, et j'avais beau leur répéter de rester tranquilles, elles se baladaient où ça leur chantait. Je n'avais qu'à me glisser sous les draps, le soir, et elles s'obstinaient à s'envoler vers leur lieu favori, un royaume de forêt juste au sud de l'équateur. Là, elles rendaient visite à leur ami, le plus grand de tous les doigts, le tout-puissant qui règne sur l'univers de la télépathie mentale."

dimanche 31 octobre 2010

Une éducation libertine - Jean-Baptiste Del Amo

"Quimper n'était ni plus ni moins qu'un héritage. Gaspard marchait vers la Seine comme on vient à la vie, dépouillé de toute expérience. Le sentiment de vide qui l'habitait précipitait en lui Paris toute entière, appelait la ville à le remplir. Gaspard n'éprouvait aucune crainte à se sentir ainsi imputé d'une partie de son être, juste un étonnement, une reconnaissance envers rien ni personne, le désir de s'offrir à la ville, d'être habité par elle. Paris était une chance inattendue, et Gaspard sentait couver la possibilité d'un nouvel horizon."

"Il crut aimer ce sentiment de solitude, trouva curieux qu'il fût possible de pénétrer une telle condensation d'humanité dans la plus grande indifférence."

"Jamais auparavant il ne s'était fixé de but à Quimper. Il n'avait eu qu'à se laisser porter par la succession morne des jours. Des jours psalmodiés dont il ne subsistait qu'un arrière-gout d'ennui. Soudain, Paris nécessitait de sa part une ambition, une visée quotidienne."

"Il lui apparut qu'il pouvait aussi se jeter dans le fleuve; enjamber la barrière serait enfantin et seul ce geste le séparait de sa mort. En un pas, il pouvait abréger l'ineptie de son existence, offrir une solution à un problème qui semblait insoluble. Et la portée de ce geste, son accessibilité élémentaire, ouvrit en lui un gouffre de tentation."

"Il se rappela que sa personne ne présentait aucun intérêt. Ce mépris interpela Gaspard et, venant d'un homme comme le Compte de V., provoquan en lui une ardeur à plaire, un désir de considération doublé d'une excitation occulte qui le déstabilisa. Il espéra en apprendre plus sur cet homme, s'aperçut être suspendu à l'attente de ses mots, guettant chacune de ses phrases à la recherche d'une résonance, mais aussi le moindre de ses gestes qui dévoilerait un peu de ce mystère. Cette autorité que la présence du Comte établissait d'emblée comme un droit sur l'atelier relevait du vertige."

samedi 30 octobre 2010

Antigone - Jean Anouilh

Antigone (à Ismène): "Comme cela doit être facile de ne pas penser de bêtises avec toutes ces belles mèches lisses et bien ordonnées autour de la tête."

Antigone (à Hémon): "Et serre-moi. Plus fort que tu ne m'as jamais serrée. Que toute ta force s'imprime dans moi."

Le choeur: "Et voilà. Maintenant le ressort est bandé. Cela n'a plus qu'à se dérouler tout seul. C'est cela qui est commode dans la tragédie. On donne le petit coup de pouce, pour que cela démarre, rien, un regard pendant une seconde à une fille qui passe et lève les bras dans la rue, une envie d'honneur un beau matin, au réveil, comme de quelque chose qui se mange, une question de trop qu'on se pose un soir... C'est tout. Après, on n'a plus qu'à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul. C'est minutieux, bien huilé depuis toujours. La mort, la trahison, le déserspoir sont là, tout prêts, et les éclats, et les orages, et les silences: le silence quand le bras du bourreau se lève à la fin, le silence au commencement quand les deux amants sont nus l'un en face de l'autre pour la première fois, sans oser bouger tout de suite, dans la chambre sombre, le silence quand les cris de la foule éclatent autour du vainqueur - et dont on dirait un film dont le son s'est enrayé, toutes ces bouches ouvertes dont il ne sort rien, toute cette clameur qui n'est qu'une image, et le vainqueur, déjà vaincu, seul au milieu de son silence...
C'est propre la tragédie. C'est reposant, c'est sûr... Dans le drame, avec ses traitres, avec ses méchants acharnés, cette innocence persécutée, ces vengueurs, ces lueur d'espoir, cela devient épouvantable de mourir, comme un accident. On aurait peut-être pu se sauver, le bon jeune homme aurait peut-être pu arriver à temps avec les gendarmes. Dans la tragédie on est tranquille. D'abord on est entre soi. On est tous innocents en somme! Ce n'est pas parce qu'il y en a un qui tue et l'autre qui est tué. C'est une question de distribution. Et puis, surtout, c'est reposant, la tragédie, parce qu'on sait qu'il n'y a pas d'espoir, le sale espoir; qu'on est pris, qu'on est enfin pris comme des rats,avec tout le ciel sur son dos, et qu'on n'a plus qu'à crier, - pas à gémir, non, pas à se plaindre, - à gueuler à pleine voix ce qu'on avait à dire, qu'on avait jamais dit et qu'on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien: pour se le dire à soi, pour l'apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu'on espère en sortir. C'est ignoble, c'est utilitaire. Là, c'est gratuit. C'est pour les rois. Et il n'y a plus rien à tenter, enfin!

Créon (à Antigone): "La loi est d'abord faite pour toi, Antigone, la loi est d'abord faite pour les filles des rois."

Créon (à Antigone): "Marie-toi vite, antigone, sois heureuse. La vie n'est pas ce que tu crois. C'est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu'on grignote, assis au soleil. Ils te diront tous les contraire parce qu'ils ont besoin de ta force et de ton élan. Ne les écoute pas. (...) Tu l'apprendras toi aussi, trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c'est la consolation de vieillir, la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur."

Antigone (à Créon): "On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite -et que ce soit entier - ou alors je refuse! Je ne veux pas être modeste moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que qaund j'étais petite -ou mourir."

Le tigre blanc - Aravind Adiga

"Dès l'instant où vous reconnaissez ce qui est beau dans le monde, vous cessez d'être un esclave. Si vous enseignez l'art de la peinture à tous les garçons pauvres de l'Inde, ce sera la fin des riches."

"Cet après-midi, en roulant sur M.G. Road, l'avenue chic de Bangalore où s'aligne magasins américains et sociétés technologiques, j'ai vu les employés de Yahoo placer une nouvelle enseigne devant leur siège:
QUELLE EST LA TAILLE DE VOTRE AMBITION?
Pour montrer la mesure de la mienne, j'ai lâcher le volant et écarter largement les bras.
Grande comme une bite d'éléphant, connard!!"

mardi 7 septembre 2010

Bech voyage - Updike

"Khroutchtchev, destitué depuis peu, avait laissé derrière lui une atmosphère vaguement clownesque de cordialité, de brusquerie saccadée, de moyens d'action surprenants et de possibilités obliques. Il semblait n'y avoir aucun obstacle insurmontable à ce que la Russie et l'Amérique, ces deux aimables géants paranoïaques, pussent se partager avec bonheur un globe si vaste et si bleu."

"Je pense que les juifs ont le sentiment que l'endroit où ils résident, quel qu'il soit, est assez paradisiaque, uniquement parce qu'eux s'y trouvent."

"La férocité retenait tout particulièrement l'attention de Bech car, parmi les multiples aspects de la condition humaine qu'il avait pour métier d'imaginer, l'appétit de meurtre était le plus difficile à concevoir. Bien qu'il fût capable de ressentir de l'irritation et même de la vindicte, la cruauté acharnée ne figurait pas au bilan de ses émotions."

"Bech l'observa pour découvrir en lui quelque signe de satisfaction, quelque chose qui trahît une certaine malveillance, mais ne vit rien. Ses yeux étaient des taches vivantes; sa bouche était celle d'un écolier qui, n'étant ni intelligent ni fort, a fait de son insignifiance même un trait de caractère qui lui assure quelque crédit.Il jetta vers Bech un coup d'oeil parfaitement inexpressif."

"Il reconnut le visage de tout ce que ce monde contient d'ignoble, d'aride, de stupide et d'inéluctable."

"Il décida qu'elle voulait être sarcastique."

"Les hommes qui voyagent seuls sont sujets à une sorte de vertige romantique."

"l'inconsciente insolence de leur corps"

"Les faits sont un continuel appauvrissement du possible."

"Il leur dit, il leur dit sans pudeur, d'une voix qui le surpris lui-même par sa fermeté et son sérieux évident. (...) Bech s'excusa de leur dire tout cela. Sa voix avait un goût rassis dans sa bouche; il ressentait une secrète ébriété et une secrète culpabilité, car il s'était arrangé pour donner un air de grandeur à son échec, pour en parler comme d'une entreprise d'une impossible noblesse et d'une complexité donquichottesque, alors qu'au fond, il soupçonnait que c'était simplement la paresse qui en était la cause."

"Ces êtres beaux, divertissants, prospères quoique sans profession qui remplissaient les interstices entre les célébrités"

"Pourquoi veux-tu essayer toutes ces drogues? C'est si insultant pour la terre entière et pour moi."

"Il lui apparut que le vide originel aurait dû demeurer intact, que tout ce désordre de la matière, de la vie et, pis encore, de la conscience, aurait dû être épargné."

"Bizarre à quel point le fait d'essayer de parler sérieusement lui donnait la sensation d'être sale."

"une tranche de nuit ardoise"

"N'importe quelle Américaine de son âge gardait tout l'hiver le comique fantôme d'un bikini d'été qui faisait ressortir avec une netteté de diagramme ses zones érogènes."

"Il s'était précipité à travers sa vie comme on avale sans le mâcher un repas qui vous laisse une sensation d'indigestion."

"le caractère défensif de la loquacité désinvolte de Bech"

"Tous avaient atteint le havre de l'oeuvre durable et se trouvaient dispensés de l'irritant souci de la croissance et de son jumeau: le déclin."